L’école Jacques Lévine au colloque de l’AGSAS

Mille excuses à l'école Jacques Lévine de St-Didier, dont l'article ci-dessous a été omis dans le dernier magazine municipal !

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Notre école porte un nom sans doute inconnu de nombreux habitants de Chabanière : Jacques Lévine. Ce psychanalyste a travaillé avec nous dans le passé et a beaucoup apporté à notre pédagogie. Il est le fondateur de l’AGSAS (Association des Groupes de Soutien au Soutien), qui organisait son colloque annuel à Paris les 3 et 4 octobre 2020. Notre équipe a eu l’honneur d’être invitée à ce colloque pour témoigner sur notre fonctionnement, sur le thème « Prendre soin ensemble des lieux et des liens éducatifs ». Nous nous y sommes donc rendus à deux afin d’intervenir sur les dispositifs de notre école.

Voici le contenu de notre intervention…

En préambule, nous devons évoquer le contexte sanitaire. Nous représentons aujourd’hui l’école Jacques Lévine, mais nous sommes en ce moment dans un paradoxe entre notre projet et la réalité du moment. Le port du masque empêche la communication non verbale et déshumanise les relations. Le non brassage des groupes ne permet pas le fonctionnement des dispositifs habituels de l’école :  la chorale, les marchés des connaissances, la médiation par les pairs, le tutorat entre classes, les récréations partagées, la rencontre entre les adultes de l’école, les ateliers multi-âges, l’élaboration de projets… La limitation de l’entrée des adultes dans l’école nuit aux liens famille équipe enfants et à la convivialité de l’école.

Nous espérons très sincèrement que ce ne soit qu’une parenthèse.

1- L’historique de notre rencontre avec Jacques Lévine

C’est une vraie rencontre avec Jacques, une rencontre humaine, et pas seulement intellectuelle, qui a provoqué le souhait de donner son nom de l’école.

Tout a commencé en 1997, lorsque notre équipe au complet s’est rendue à l’IUFM de Lyon pour la présentation d’un protocole expérimental sur la philosophie à l’école. C’est là que nous avons vu Jacques pour la première fois et nous avons décidé, enthousiastes, de continuer le travail avec lui. Nous sommes allés plus loin, puisque nous lui avons demandé de venir dans notre école pour animer un groupe d’analyse de la pratique. C’est ce qu’il a fait, pendant plusieurs années.

Menant sa réflexion sur l’école des quatre langages, Jacques est venu dans les classes pour observer. Nous nous sommes rencontrés régulièrement pour réfléchir sur ses concepts et nos pratiques. Il y a même eu à cette époque un stage de quatre semaines consacré à l’école des quatre langages, dans lequel Jacques est intervenu.

En parallèle, il assurait auprès de nous un suivi à distance, nous éclairant lors d’appels téléphoniques très formateurs. Lorsqu’il rencontrait les enfants dans les classes, il se passait vraiment quelque chose avec eux. Ceux qui l’ont rencontré s’en souviennent. Il avait une capacité à les écouter vraiment, à s’intéresser réellement à leurs réalisations.

Pour notre école, cela a été décisif. Nous avons toujours continué à travailler à partir de ses concepts, et continuons encore aujourd’hui.

2- Les fondamentaux de l’école 

Si l’on doit traiter des fondamentaux de l’école, il s’agit d’abord de poser la question du lien avec les parents, ce lien qui érige et sous-tend l’identité de notre école, une culture d’école partagée.

Cette culture d’école se transmet de parent à parent, invisiblement, implicitement, de manière fluide et automatique. Les parents d’élèves servent ainsi de lien et de relai, je rajouterais de soutien à l’équipe.

Cela leur donne un rôle bien plus important que d’être seulement des consommateurs d’école. Ils sont des acteurs véritablement partenaires et libres de l’être.

Cette culture est formellement accessible à toutes les écoles, à toutes les équipes. Cela demande du temps, de la cohérence pédagogique et une équipe stable sur ses principes.

Il faut aussi une argumentation qui s’appuie sur des valeurs, et non pas sur des éléments techniques ou organisationnels. Des valeurs qui se montrent et s’affichent. A Saint-Didier, la plaquette de l’école distribuée en début d’année les rappelle avec obstination.

Le partenariat qui fonde cette culture d’école suppose aussi que soient acceptées, voire sollicitées, les discussions autour des choix pédagogiques. Les parents d’élèves sont invités à suggérer et à co-penser avec nous. Ils se l’autorisent tout particulièrement lors des réunions qui jalonnent l’année.

Pour fonctionner valablement, ce partenariat nécessite aussi que nous ne nous positionnions pas en tant qu’experts, sûrs de leurs savoirs, mais principalement comme professionnels riches d’une expérience à partager.

D’où, bien sûr, l’importance d’une équipe cohérente et persévérante. Les questionnements, les critiques ou les remises en causes sont écoutées. Mais ils n’ébranlent pas les fondements de notre pratique et de nos valeurs.

Bien évidemment, cette coopération s’étend aux enfants. Et à titre d’exemple, le rôle central joué par les entretiens en forme l’un des indices les plus signifiants venant tout droit des groupes de Soutien au Soutien.

L’entretien est le temps central de la coopération tripartite : enseignant – enfant – parent. Quand on arrive à un entretien, on ne vient pas d’emblée avec une solution, elle se co-construit autour du : Comment pourrait-on faire ensemble pour parvenir à tel ou tel objectif ?

Tout cela, une fois encore, se bâtit avec le temps. Il a fallu par exemple des années pour que les parents acceptent qu’il n’y ait pas de notes ou soutiennent le principe de l’auto-évaluation libre et autonome des enfants. C’est la pérennité qui construit une culture collective. Il a donc fallu tenir sur ces valeurs.

Ces intentions sont clairement annoncées :

Que les enfants aient envie de venir à l'école, de prendre des initiatives, de comprendre et de mener des projets personnels qui entraîneront des apprentissages, qui les responsabiliseront et qui développeront leur autonomie.
Que les enfants développent des capacités à réfléchir, à chercher, à s'intéresser et à comprendre.
Que les enfants accomplissent, de plus en plus, des activités qui les nourrissent et dans lesquelles ils ont envie de s'investir ; qu’ils changent si besoin leur regard sur les apprentissages de l’école.
Que parallèlement, à travers des temps de formation collectifs réduits à leur stricte nécessité, les enfants soient en situation d’acquérir les savoir-faire fondamentaux de leur cycle.
Que chacun se sente en confiance, puisse être reconnu à la fois en tant qu'individu et en tant que membre d'un groupe : que les différences soient respectées, que les intérêts et les aptitudes de chacun deviennent source de richesses et d'échanges.

Pour atteindre ces objectifs, nous disposons d’outils conceptuels que nos rencontres avec Jacques Lévine ont tout particulièrement contribué à nourrir.

3- L’école des quatre langages illustrée par quelques dispositifs

Les concepts pensés par Jacques Lévine sont entrés en relation avec nos pratiques. En voici l’illustration par quelques exemples.

Le conseil de classe et de coopérative

Il est quotidien ou hebdomadaire, selon les classes. Il évolue selon l’âge des enfants, avec des invariants :

L’enfant peut féliciter, proposer ou évoquer des situations qui posent problème.
Il doit anticiper son intervention avec un écrit.
Les prises de parole sont cadrées selon une organisation précise.
Des rôles précis sont définis : président, secrétaire, trésorier.
C’est une instance qui prend de vraies décisions.
Chacun y a sa place.
L’enseignant y est le garant du cadre, rien de plus. Il ne décide pas plus que les autres membres du conseil.
Cela permet de différer le traitement des conflits.

Le conseil offre à l’enfant la possibilité de réfléchir à l’autre et à ses propres conduites, explorer des situations, prévenir ou gérer les problèmes, trouver des solutions, élaborer, concevoir des projets, apporter à la classe de ce qu’il a fait ou appris en dehors de l’école.

Les ceintures de comportement

Le principe est le suivant : Il existe une échelle graduelle des devoirs de l’élève. Chaque devoir respecté donne un droit et un seul, en relation directe avec le devoir qui lui correspond. C’est une logique de confiance.

 Voici la grille de la classe de GS-CP pour cette année :

Ceinture blanche : Ranger ses affaires et prendre soin du matériel collectif - J’ai le droit d’utiliser le matériel créatif.

Ceinture jaune : Se tenir sans danger sur son siège - J’ai le droit de sortir de la classe sans autorisation.

Ceinture orange : Se déplacer calmement dans l'école et à l’extérieur sans danger - J’ai le droit de prendre une courte récréation quand j’en ai besoin.

Ceinture bleue : Respecter le règlement de la classe - J’ai le droit de travailler en-dehors de la classe.

Ceinture noire : Ne pas déranger - J’ai le droit de rester en classe sans adulte.

L’enseignant possède une grille sur laquelle il note d’un trait le non rangement, le bavardage, etc. A la fin de chaque semaine, il informe chaque élève du nombre de traits qu’il a eu dans chaque colonne. Il lui dit également quelle ceinture de comportement il a obtenue, et quels sont ses droits. Cela se fait publiquement et les possesseurs d’une ceinture sont applaudis.

Ensuite a lieu un bilan au cours duquel chacun peut s’exprimer sur son comportement, dire s’il est satisfait ou pas, s’il progresse, ce qu’il souhaite améliorer, ce qui est difficile…

Ces ceintures de comportement sont présentées à la classe en début d’année. L’enseignant leur en présente le fonctionnement comme un cadre qui ne se négocie pas. On a le droit de décider de bavarder toute l’année, et par conséquent ne jamais obtenir la ceinture orange, mais on ne peut pas décider que dans cette classe on a le droit de bavarder.

L’école ne doit pas être uniquement le lieu des interdits. Les droits sont de vrais droits, qui ont de la valeur, donnent du pouvoir et de la liberté. Ils sont en relation avec les devoirs. Les enfants connaissent clairement les limites, ils savent ce qu’ils ont le droit de faire ou pas.

Notre objectif est la croissance de chacun des élèves. Cette croissance passe par un comportement de plus en plus maîtrisé, par la conscience de l’autre, par la prise en charge commune de la classe et surtout par le désir de grandir. Si les élèves s’approprient leur classe, s’ils ont le pouvoir d’en faire changer le fonctionnement, ils ont le souhait de la faire grandir et se mettent en alliance avec l’enseignant. Et le rapport n’est plus du tout le même : c’est le projet de chacun que le cadre soit respecté.

A l’école, les enfants doivent se sentir en sécurité, dans un espace hors-menace, tel que le décrit Jacques Lévine. Pour cela, il est de notre devoir de leur garantir une sécurité psychologique. Ils ne doivent pas se sentir en danger. Le cadre doit être au-dessus de nous et nous voulons nous contenter d’appliquer la loi, le plus objectivement possible.

Le quoi de neuf

Dans ce type de dispositif, les intentions sont essentielles. Par exemple, on peut vouloir faire un quoi de neuf pour faire entrer dans l’école une culture familiale « intéressante », « culturelle » ; ce n’est pas ce que nous souhaitons. Chacun doit pouvoir venir à l’école avec ce qu’il apporte, et avoir sa place comme les autres. Montrer une bille ou une carte n’a pas moins de valeur que raconter sa visite au Louvre.

Dans notre école, le quoi de neuf poursuit plusieurs objectifs : déposer ce qu’on a à dire devant le groupe, apprendre à échanger avec des pairs, écouter l’autre, faire preuve d’empathie, trouver sa place dans le groupe, avoir des occasions de parler vrai. A l’école Jacques Lévine, le quoi de neuf s’efforce de développer les quatre intelligences : les relations, les situations concrètes, les réalisations, les talents personnels.

4- Des lieux qui prennent soin

Nous avons travaillé jusqu’à 2019 dans des bâtiments petits et vétustes. Pourtant, même dans cette ancienne école, les dispositifs qui sont les nôtres existaient. Le fait de l’avoir fait dans des conditions compliquées permet de montrer que c’est possible, dans la mesure où l’intention existe.

Lorsque des nouveaux bâtiments ont été construits, nous avions le désir que la culture et l’histoire de notre école perdurent dans les nouveaux locaux. Alors nous avons organisé la fête du lien. Nous avons tendu un grand fil entre les deux écoles, distantes d’un kilomètre, orné de créations accrochées par les enfants, les parents et l’équipe de l’école. Nous sommes tous partis dans une déambulation chantée et dansée, le long de ce fil, pour passer d’une école à l’autre. C’était un symbole fort, bien intégré par les enfants. Nous voulions que le nouveau lieu continue à prendre soin de ses occupants.

Nous avons retrouvé un texte datant de 1999, écrit par l’équipe avec Jacques, à propos du temps et de l’espace, dans l’esprit de l’école des quatre langages. En voici un extrait :

L’espace est agencé :

- pour que tous puissent se voir ;

- pour que chacun puisse s’isoler ;

-pour pouvoir travailler seul, en groupe, collectivement ;

- pour pouvoir accéder à des ressources, permettre l’autonomie ;

- pouvoir aller dans toute l’école, utiliser l’espace ;

- cogérer l’école 

Cette organisation manifeste une confiance dans les progrès des élèves. En les estimant capables de s’organiser dans un tel espace, les enseignants savent qu’ils pourront y développer leurs intelligences.

Paradoxalement, elle révèle que l’enfant ne devient pas autonome tout seul, mais à l’aide de ses pairs.

La nouvelle école illustre en grande partie les besoins tels que nous les avions imaginés : des classes vastes qui communiquent toutes avec l’extérieur, de la lumière, des couleurs, des espaces de circulation larges, un patio central, un atelier partagé, des classes qui donnent toutes sur un espace central appelé le salon, avec canapé et fauteuil…

5- Perspectives…

Au fronton de notre école, un large bandeau : il rappelle à tout jamais que notre école se nomme « l’Ecole Jacques Lévine ». A l’entrée, portant la photo de Jacques, une plaque aux couleurs bleu-roi évoque son parcours.

A un moment se posera inévitablement la question de la pérennité, de l’inévitable transformation, à laquelle notre école, un jour où l’autre, sera confrontée.

Clémenceau disait : « Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables ». Mais comment nous résoudre cependant, non pas à pérenniser une aventure humaine qui nous serait propre, mais à abandonner l’esprit humaniste insufflé par Jacques Lévine et dont nous souhaiterions tant qu’il profite encore aux générations à venir ?

Se pose dès lors à nous la question de l’outil nécessaire à cette ambition, de ce qui pourrait être en somme une forme de constitution qui, à l’instar de notre constitution républicaine, assurerait une pérennité aux valeurs de notre école, tout en donnant aux équipes pédagogiques à venir, à la fois le cadre d’une certaine éthique et les outils nécessaires pour la faire exister.

C’est donc tout naturellement en direction de l’AGSAS que nous nous tournons aujourd’hui en souhaitant vivement qu’elle nous aide à penser et à concrétiser cet outil, pour que se prolonge dans notre école, aussi longtemps que possible, cet « autrement que prévu » cher à Jacques Lévine…

 

- Corinne Famelart et Paul Psaltopoulos